2 - LA "NATIONALITÉ" DU PAYS NIÇOIS

RAPPEL DE DÉFINITIONS

La "nationalité" peut être définie comme l'appartenance juridique d'une personne, d'une population ou d'un territoire à un "État". Il y a "État" lorsque les territoires et les populations concernés, qui peuvent être de nature et d'origine diverses, se trouvent soumis ensemble à la souveraineté internationalement reconnue d'une même Maison régnante ou d'un même Régime.




"NATIONALITÉS" SUCCESSIVES DU PAYS NIÇOIS

Déjà solidaire du territoire de la Provence depuis la chute de l'Empire romain, le Pays Niçois, ayant fait partie, depuis le haut moyen âge, du Comté de Provence, puis des États de Savoie et enfin des Républiques et des Empires français, a donc été successivement de "nationalité" :

- "PROVENÇALE" jusqu'en 1388 (du reste, les Ducs de Savoie l'ont dénommé par la suite leur "Terra Nova de Prouvença" ou "Nissa de Prouvença", Mistral, plus tard, "Niço, Cap de Prouvenço", et Cavour, "Nizza di Provenza").

- "SAVOYARDE", après 1388, puisque qu'elle a appartenu à la Maison de Savoie pendant 500 ans (les gravures de Nice et des principales localités du Comté figurent en bonne place, avec celles de Savoie et du Piémont, dans le "Theatrum Sabaudiæ", ouvrage édité au 17ème siècle sous l'impulsion du souverain).

- FRANÇAISE, (cf chapitre précédent).



LA NATIONALITÉ "SAVOYARDE"

L'ÉTIQUETTE "SARDE"

La notion moderne de "nationalité" n'a émergé en fait qu'au 19ème siècle. Si la nationalité française du Pays Niçois ne souffre ni d'anachronisme ni d'aucune ambiguïté historique, il est nécessaire de définir ce que nous entendons par "nationalité savoyarde", expression que nous utiliserons, par convention, au même titre que les épithètes "grecque", "romaine" ou "provençale" que l'on rencontre, à propos de Nice, chez les meilleurs auteurs, et qui sont perçus en fait par nos contemporains comme qualifiant la "nationalité" de notre Comté selon les époques :

- la Savoie géographique (actuels départements de Savoie et de Haute Savoie), berceau de la Maison de Savoie, doit être distinguée de l'État ou des "États de Savoie", ensemble de territoires placés sous la souveraineté de cette famille régnante, qui ont englobé jusqu'en 1861, outre cette Savoie géographique, bien d'autres territoires (dont entre autres : Bugey, Pays de Gex, Val d'Aoste, Comté de Nice, Piémont, Sardaigne et Gênes).

- l'expression "nationalité savoyarde", qui correspond parfaitement aux deux définitions rappelées ci-dessus de l'État (même maison régnante) et de la nationalité, peut donc s'appliquer à tout ressortissant des États de Savoie, quelle que soit la dénomination de ces États au cours de leur histoire. La Maison de Savoie a été constamment le ciment de l'État "savoyard", État indépendant qui ne s'est maintenu et développé que compte tenu de l'action volontariste et de l'ambition de ses princes ...

- la capitale des États de Savoie a été à l'origine Chambéry (1388/1562 pour Nice, soit 172 ans). En 1562, la capitale est transférée à Turin, en Piémont, qui avait été annexé par le Duché de Savoie (et non l'inverse). Accompagné de l'instauration du bilinguisme français-italien, ce transfert, dans un Piémont d'une importance économique et démographique prépondérante, est à l'origine de nombreuses confusions : ce n'est pas parce que la capitale du Duché est implantée à Turin que brusquement les Savoyards et les Niçois deviennent ipso facto Piémontais (et encore moins, anachroniquement, italiens, puisque l'Italie politique n'est apparue que 300 ans plus tard). Ils restent ce qu'ils étaient, puisque la Maison de Savoie maintient, comme précédemment sa souveraineté sur le même ensemble de territoires : de même qu'il y a de nos jours des Français/Franciliens, des Français/Savoyards, et des Français/Niçois, les ressortissants des États de Savoie peuvent être considérés comme des Savoyards/Savoyards, des Savoyards/Piémontais et des Savoyards/Niçois.

- les "États de Savoie" ont été constitués par les territoires homogènes de l'"arc alpin", depuis 7 siècles (Savoie et Val d'Aoste) ou 5 siècles (Comté de Nice et Piémont), auxquels se sont surajoutés des éléments hétérogènes, la Sardaigne (1720) et Gênes (1815).

- en 1720 donc, les États de Savoie annexent la Sardaigne qui a rang de "Royaume" (et non l'inverse), et en adoptent la dénomination.

Ce "baptême" royal des États de Savoie brouille les pistes et sème la confusion. En effet la genèse d'un État s'effectue très généralement à partir d'un noyau central originel, comportant la capitale et le titulaire de la souveraineté : elle résulte, en fin de processus, de la réunion d'autres territoires par conquêtes ou annexions centrifuges successives. Exemples : la France avec l'Ile de France et Paris, l'Espagne avec la Castille et Madrid, le Royaume Uni avec l'Angleterre et Londres, l'Empire Russe, l'Empire Ottoman ... etc.

Rien de tel pour le "Royaume de Sardaigne" : excentrée, l'île de la Sardaigne n'héberge ni la capitale ni le pouvoir. Ce "Royaume" n'a rien conquis mais a été au contraire annexé ...

Revenons, pour bien comprendre cette situation paradoxale, sur le cheminement historique antérieur de l'île de Sardaigne : possession carthaginoise, romaine puis arabe, elle fut conquise, au 11ème siècle par les Gênois et les Pisans. Elle deviendra possession aragonnaise et espagnole de 1324 à 1713, quand l'Espagne doit la céder à l'Autriche, qui l'échangea, en 1720, avec le Duc de Savoie Victor-Amédée II contre la Sicile que ce dernier avait obtenu, au traité d'Utrecht, en 1713, en récompense de services rendus à l'Empire contre la France et l'Espagne.

La dynastie de Savoie s'est en fait très peu intéressée à l'île qui formait une entité à part : le Duc de Savoie (Charles Emmanuel IV) ne s'est rendu pour la première fois en Sardaigne, en exil, qu'en 1799 ...

Malgré sa culture propre, son riche passé et la beauté de ses sites, la Sardaigne ne fut jamais le siège ni de la Cour ni du Gouvernement "sarde" et n'exerça qu'une influence marginale sur Turin. A aucun moment, Cagliari n'a exercé la moindre tutelle sur les États de Savoie ni le Pays Niçois en particulier.

La Maison de Savoie a donc continué à exercer sa souveraineté, à partir de Turin, sur l'ensemble des territoires précédents, augmenté de la nouvelle arrivée. Grâce à cette acquisition, les Ducs de Savoie ont pu se parer, avec satisfaction, du titre de Roi, non pas de Savoie ni de Piémont ni de Nice, qui n'étaient pas des royaumes, mais "de Sardaigne" (rappelons au passage qu'ils ont été également Rois de Chypre et de Jérusalem ...). Si la Savoie avait été un Royaume plutôt qu'un Duché, la Sardaigne se serait naturellement fondue dans le Royaume de Savoie, de même que le Piémont et le Comté de Nice ...

Compte-tenu du rôle croissant joué par Turin à partir du transfert de la Cour dans cette ville en 1562, on colle davantage à la réalité lorsque l'on utilise l'appellation de "Royaume de Piémont-Sardaigne". Mais, ce faisant, on occulte injustement les territoires du noyau initial des États de Savoie : Savoie, Val d'Aoste et Comté de Nice.

Malgré le changement de nom des États de Savoie, Savoyards, Niçois et Piémontais sont restés "savoyards" puisque la Maison de Savoie a continué à exercer sa souveraineté sur eux, comme précédemment. Dans toutes les grandes occasions (batailles, Restauration de 1815 ... etc), les Niçois ont crié "Savoia", "Savoia" : la Croix de Savoie, emblème de leurs drapeaux et oriflammes, a été gravée, d'une manière indélébile, dans la pierre de maints édifices du Comté.

Nice ne peut donc être qualifiée de "cité sarde", comme on le fait quelquefois. Les arguments culturels renforcent du reste cette affirmation ; on rappellera en particulier :

- que l'explosion du "Baroque" (cf annexe D) qui a profondément marqué le Comté de Nice, est d'origine péninsulaire et s'est produite bien avant 1720, date très tardive de l'incorporation de la Sardaigne aux États de Savoie,

- que les couleurs traditionnelles et le style des constructions niçoises ont été essentiellement influencés par le Piémont et la Ligurie génoise.

En guise de conclusion quant à la consistance de l'appellation "Royaume de Sardaigne", nous nous risquerons à une comparaison : la situation serait comparable si la France annexait Monaco, et que le pouvoir en place, estimant que le titre de Prince de Monaco est plus valorisant que celui de Président de la République, décidait que la France devînt la Principauté de Monaco et l'ensemble des français des monégasques ...

- en 1815, les États de Savoie annexent Gênes. La Maison de Savoie continue à exercer sa souveraineté, à partir de Turin, sur l'ensemble des territoires précédents, augmenté de la nouvelle arrivée.

- en 1861, la Maison de Savoie rompt complétement avec son passé : perdant son berceau savoyard et le Comté de Nice, elle réunit sous son égide, à partir de sa capitale Turin, les seuls territoires de la péninsule et des îles italiennes, en donnant naissance à un nouvel État, le Royaume d'Italie, et à la lignée des Rois d'Italie qui, ainsi "naturalisés", ne sont plus les continuateurs stricto sensu des Princes de Savoie.


NICE ET L'ITALIE

Le Pays Niçois, qui a vécu quelques courtes parenthèses françaises avant 1860 (occupations militaires et premier rattachement), ne s'est jamais trouvé, en revanche, à aucun moment de son histoire, sous la souveraineté italienne.

L'émergence de l'Italie en tant qu'État (1861) est en effet postérieure au rattachement de Nice à la France. Nice était donc déjà française, lorsque Victor-Emmanuel II, son ex souverain savoyard, réalisa, sous son égide, l'unité du Royaume d'Italie.

D'autre part, les langues officielles imposées par les Ducs de Savoie aux Niçois - le français jusqu'en 1562, l'italien ensuite - ne doivent pas masquer la réalité de la langue couramment utilisée, le nissart, (cf annexe A & B) ni conduire à des extrapolations inexactes et infondées quant à la "nationalité" de Nice.

On sait en effet que ni la culture ni la langue pratiquée officiellement dans une région ne définissent, ipso facto, sa "nationalité", comme l'illustrent, de nos jours, la Suisse, le Canada, la Belgique ... ainsi que les nombreux pays anglophones ou hispanophones à travers la planète, qui ne sont ni anglais ni espagnols ... De plus, alors que la majorité des ressortissants de ces pays ont parlé, depuis des lustres, la langue de la Grande Bretagne ou de l'Espagne auxquels ils ont été longtemps soumis, la situation a été tout autre dans le Pays Niçois qui n'a jamais dépendu ni, même temporairement, de l'Italie politique ni de la France avant 1860 (sauf épisodiquement) et où le nissart a été infiniment plus pratiqué, jusqu'au début du 20 ème siècle, que la langue officielle du moment.



RÉFLEXIONS DIVERSES

On ne peut valablement "prouver" la nationalité du Pays Niçois par certains autres arguments, historiques ou géographiques, qui sont parfois utilisés dans un sens ou dans un autre ; par exemple :

- l'inscription pro-gauloise "Huc usque Italia, abhinc Gallia" (jusqu'ici l'Italie, au delà la Gaule) : elle figure, depuis l'an 11 av. JC, sur le trophée d'Auguste de La Turbie, à l'est de Nice. Par contre, la dernière borne de la voie romaine a été parfois située sur la rive droite du Var.

- la démobilisation des légions de César, retour d'Espagne vers Rome, aussitôt après le franchissement du Var : si l'on considére l'étendue accueillante du site de Nice d'une part, l'étroitesse et l'inhospitalité, surtout à l'époque, du littoral qui lui succède à l'Est, d'autre part, on peut comprendre facilement les raisons pratiques d'un tel choix, sans chercher à l'expliquer par une quelconque frontière.

- les frontières dites "naturelles"; en effet, ni le Var ni les hauts sommets, malgré leur franchissement autrefois difficile, n'ont jamais constitué une véritable barrière : Vence, Gattières, Bouyon et d'autres communes de la rive droite du Var ont longtemps connu le même sort que Nice et à toutes les époques se sont établies des communications régulières nord/sud vers les vallées du Haut Pays Niçois et du Piémont d'une part et est/ouest vers la Provence d'autre part (par les voies littorales et les "draias" de la transhumance notamment). Il est à noter que ces liaisons ont toujours été plus aisées et habituelles que vers la côte de la Ligurie.



CONCLUSION

"Nice de Provence", a été, après sa dédition de 1388 à la Savoie, constamment solidaire, entre autres, de Chambéry et d'Annecy : dépendant de la Maison de Savoie, ces trois villes, pour ne citer qu'elles, sont restées, en fait, jusqu'en 1860, de nationalité foncièrement "savoyarde", ainsi du reste que l'ensemble des États de Savoie, bien que l'étiquette "sarde" leur ait été attribuée à partir de 1720.

Elles n'ont jamais été de nationalité italienne et sont devenues françaises aux mêmes moments de leur histoire.


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